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Les
conceptions de l’apprenant comme tremplin pour l’apprentissage...
!
Publié dans Sciences Humaines, 1995L’enseignement ne donne
pas les résultats attendus. Le "rendement didactique"
-le savoir acquis par rapport au temps passé- est très faible,
voire parfois nul. Un certain nombre d'"erreurs" de raisonnements
ou d'idées "erronées" reviennent avec une reproductibilité
déconcertante chez les élèves, même après
plusieurs séquences successives d'enseignement. Pourtant, quand
on observe la classe, l’ensemble du cours semble cohérent
et logique. Les leçons sont globalement apprises.
Comment interpréter cela ? Les causes de ces difficultés
sont sans doute multiples. Le grand nombre d’élèves,
la perte d’intérêt pour le savoir enseigné,
la dispersion des connaissances au travers de multiples disciplines, la
diminution de l’aura de l’enseignant, les documents parfois
illisibles... Toutefois la raison principale est probablement à
rechercher ailleurs. L'élève apparaît trop souvent
comme le “présent-absent” du système éducatif.
Il est dans la classe, mais l’enseignant n’en tient presque
pas compte. Il ignore le plus souvent ce qu'il sait (ou croit savoir),
il ne prend pas en compte sa façon d’apprendre.
Pour remédier à cette lacune, des recherches didactiques
se sont mises en place depuis une vingtaine d’années. Sur
des contenus disciplinaires ou interdisciplinaires, ces études
ont permis de comprendre les questions, les idées, les façons
de raisonner, le cadre de références des élèves
; tous ces éléments que l’on regroupe sous le terme
générique de conception.. Elles font penser les méthodes
d’enseignement très différemment.
Une conception, qu’est-ce ?
Avant d'aborder un enseignement, les élèves ont déjà
des idées -directement ou indirectement- sur les savoirs enseignés.
C’est à travers celles-ci qu’ils essaient de comprendre
les propos de l’enseignant ou qu’ils interprètent les
situations proposés ou les documents fournis. Ces “conceptions”
ont une certaine stabilité ; l'apprentissage d'une connaissance,
l'acquisition d'une démarche de pensée en dépendent
complètement. Si l'on n'en tient pas compte, ces conceptions se
maintiennent et le savoir proposé glisse généralement
à la surface des élèves sans même les imprégner.
Fig 1. Conceptions d’enfants (6 à 9 ans) à propos
de la respiration du foetus
La connaissance de ces idées, de ces façons de raisonner
permet à l’enseignant d’adapter l'enseignement, ou
du moins de proposer une pédagogie beaucoup plus efficace. Mais,
avant d'aller plus loin, il nous faut lever quelques ambiguïtés.
D’abord, s'appuyer sur les conceptions des apprenants ne veut pas
dire “y rester”. Trop souvent, dans nos observations de classe,
nous avons vu des maîtres faire exprimer les idées des élèves
et considérant que cela suffisait, enchaîner une pédagogie
frontale ou dialoguée. Pour nous, la simple expression des conceptions
des élèves n'est qu'un point de départ à des
activités d'enseignement. Il est hors de question d'en rester là.
L'acquisition d'un savoir est à la fois l'apprentissage d'attitudes,
de démarches et de quelques “grands” concepts (ou connaissances
fondamentales). Y accéder n’est pas chose aisée. Il
ne suffit pas de bien présenter une somme de connaissances à
un élève (de lui en dire plus, de les lui montrer mieux),
pour que ce dernier comprenne, mémorise et intègre spontanément.
C'est l'apprenant qui, seul, peut élaborer chaque bribe de savoir.
Et il ne peut le faire qu’en s'appuyant sur les seuls outils qui
lui sont disponibles, c'est-à-dire ses conceptions.
Ensuite une conception, ce n’est pas ce qui émerge en classe,
c’est-à-dire ce que l’élève dit, écrit
ou fait. Une conception correspond à la structure de pensée
sous-jacente qui est à l’origine de ce que l’élève
pense, dit, écrit ou dessine.
Fig 2. Catégorisation des conceptions d’adultes à
propos des causes de maladie
Une conception n’est jamais gratuite, c’est le fruit de l’expérience
antérieure de l’apprenant (qu’il soit enfant ou adulte).
C’est à la fois sa grille de lecture, d’interprétation
et de prévision de la réalité que l’individu
a à traiter et sa prison intellectuelle. Il ne peut comprendre
le monde qu’à travers elle. Elle renvoie à ses interrogations
(ses questions). Elle prend appui sur ses raisonnements et ses interprétations
(son mode opératoire), sur les autres idées qu’il
manipule (son cadre de références), sur sa façon
de s’exprimer (ses signifiants) et sur sa façon de produire
du sens (son réseau sémantique). Ces divers éléments
ne sont évidemment pas facilement dissociables, ils sont totalement
en interaction comme l’indique le schéma ci-après.
où
P (ou problème) est l’ensemble des questions plus ou moins
explicites qui induisent ou provoquent la mise en oeuvre de la conception.
Il constitue en somme le “moteur” de l'activité intellectuelle.
C (ou cadre de référence) est l’ensemble des connaissances
périphériques activées par le sujet pour formuler
sa conception. En d’autres termes, ce sont les autres conceptions
déjà maîtrisées sur lesquelles s'appuie l'apprenant
pour produire sa nouvelle conception.
O (ou opérations mentales) est l’ensemble des opérations
intellectuelles ou transformations que l'apprenant maîtrise. Elles
lui permettent de mettre en relation les éléments du cadre
de référence, de faire des inférences et ainsi de
produire et d'utiliser la conception. Les spécialistes appellent
cela des invariants opératoires.
R (ou Réseau sémantique) est l’organisation interactive
mise en place à partir du cadre de référence et des
opérations mentales. Elle permet de donner une cohérence
sémantique à l'ensemble. En d’autres termes, c’est
l’émergence issue du jeu de relations établi entre
tous les éléments principaux ou périphériques
qui compose la conception. Ce processus produit un réseau de significations
et donne un sens bien spécifique à la conception.
S (ou signifiants) est l’ensemble des signes, traces et symboles
nécessaires à la production et à l'explicitation
de la conception.
Fig 3. Caractéristiques d’une conceptionChanger de conception
est-ce simple ?
Il apparaît nettement que l’apprendre n’est pas un processus
de transmission (le maître dit, montre...). C’est surtout
un processus de transformation, transformation des questions, des idées
initiales, des façons de raisonner habituelles des élèves.
L’enseignant cependant peut le faciliter grandement. Pour cela,
il doit “faire avec” les conceptions de l’apprenant
en permettant leur expression. Il peut aussi “faire contre”
en tentant, après avoir fait émerger les conceptions, de
convaincre les apprenants qu'ils se trompent ou que leurs conceptions
sont limitées.
En fait, ces idées pédagogiques qui renvoient aux travaux
de Brunner, d’Ausubel, de Piaget, de Vitgosky d’une part et
de Bachechard d’autre part sont limitées. Aujourd’hui,
il faut encore aller plus loin. Ces pratiques sont intéressantes
mais elles conservent de grandes limites. Le modèle allostérique
mis au point dans notre Laboratoire montre qu’il faut nécessairement
“faire avec pour aller contre”. Ce qui n'est pas forcément
contradictoire ! Expliquons-nous.
S’appuyant sur les travaux de psychologie génétique,
certains pédagogues ont préconisé, après avoir
fait émerger les conceptions, de les faire opposer en classe entre
élèves dans un travail de groupe. C’est une excellente
méthode pour démarrer toute formation. Elle favorise la
motivation et le questionnement. Elle permet aux apprenants de prendre
du recul et d’expliciter ce qu’ils pensent. Par ce travail
sur les conceptions, les points de vue peuvent s’enrichir et évoluer.
L’opposition entre apprenants peut être complétée
par un travail sur la réalité par le biais de petites expériences
ou d’enquêtes ; avec des élèves plus grands
par une confrontation avec des documents écrits ou tout simplement
des propositions du maître.
Ainsi progressivement par une série d’investigations et de
structurations progressives, un savoir plus élaboré se met
en place. Toutefois, en ce qui concerne la construction de concept ou
l’acquisition de méthode, cette approche montre rapidement
ses limites. Elle ne permet pas un dépassement conséquent
des conceptions préalables ; en particulier quand l’élève
se trouve en face d’obstacles très spécifiques liés
aux façons de penser que l’on nomme “obstacles épistémologiques”.
Tout s'explique par le fait que cette pédagogie présuppose,
d’une part une continuité entre le savoir familier et les
concepts, d’autre part que l'on peut passer de l'un à l'autre
sans rupture ni coupure. Or considérer les conceptions seulement
comme une étape vers les concepts ou affirmer “qu'apprendre
c'est enrichir des conceptions”, dénote une incompréhension
qu'il serait dangereux de propager.
Pour dépasser cette difficulté, d’autres pédagogues
reprenant à leur compte les idées de Bachelard ont préconisé
d’éliminer immédiatement les erreurs des élèves.
Mais peut-on facilement évacuer une conception ? Une solution vient
immédiatement à l'esprit. On “détruit”
la conception initiale en fournissant la bonne réponse. Logique,
semble-t-il! L'enseignant, après avoir repéré l’obstacle,
essaie de le corriger en insistant particulièrement sur les difficultés
mises à jour.
Nous avons tous appliqué cette méthode. Après de
multiples essais suivis de tests d'évaluation, nous nous sommes
aperçus que, malheureusement, c'était un leurre. Lorsqu'une
erreur correspond à une façon de penser fortement enracinée,
comme le sont la plupart des conceptions, et non à la simple méconnaissance
d'un savoir ponctuel, une explication, aussi claire soit-elle, règle
rarement le problème. Cela surprend toujours, et pourtant... Les
remarques de l’enseignant paraissent en général pertinentes,
cohérentes, simples et adaptées ! Malheureusement, l’apprenant
les élude le plus souvent. Au mieux, il en intègre quelques
bribes tout en maintenant le “noyau dur”.
Faire “avec pour aller contre”
L’enseignement n’est pas quelque chose de simple et d’évident.
Et il n’existe pas une méthode valable pour tous les élèves
et tous les moments. Heureusement la recherche didactique peut proposer
une série d’outils pour éclairer l’enseignant
dans ses choix éducatifs. Quels sont-ils ?
D’abord, il semble qu'il faille non seulement partir des conceptions,
mais aussi les faire évoluer et se transformer. On ne peut éviter
de s’appuyer sur les conceptions en place. C’est le seul outil
à la disposition de l’élève pour décoder
la situation et les messages. Dans le même temps, il faut les dépasser.
Le savoir s’élabore à partir d'un remaniement profond.
Toutefois, rien de plus difficile que de vouloir “détruire”
des conceptions en place ; l'enseignant mésestime la résistance
des savoirs préalables. Une conception ne fonctionne jamais isolément.
Celle-ci, en liaison avec une structure cohérente plus vaste -la
pensée de l'apprenant- qui porte en elle sa logique et ses systèmes
de signification propres, résiste même à des argumentations
très élaborées. Ensuite, il ne suffit pas que l'apprenant
prenne conscience que sa conception est erronée ou limitée
pour accéder spontanément à un nouveau concept. L'apprentissage
nécessite de nouvelles mises en relation, l’acceptation de
nouveaux modèles, etc.
C’est là que le modèle d’apprentissage allostérique
prend tout son intérêt. Il montre que toute appropriation
procède d'une activité d'élaboration d'un apprenant
confrontant les informations nouvelles et ses connaissances mobilisées,
et produisant de nouvelles significations plus aptes à répondre
aux interrogations qu'il se pose.
Ce processus n'est pas immédiat ; les nouveaux savoirs ne sont
pas “compris” tout de suite par l'apprenant pour toutes sortes
de raisons. En premier lieu, il peut lui manquer une information nécessaire.
Dans d'autres cas, l'information nécessaire lui est accessible,
mais l'apprenant n'est pas motivé par rapport à cette dernière
ou la question qui le préoccupe est autre. L'apprenant est aussi
incapable d'y accéder pour des questions de méthodologie,
d'opération, de référentiel, etc. Ensuite, il lui
manque les éléments propres à la gestion effective
de la compréhension. Enfin dans le cas des apprentissages fondamentaux,
on constate même que le savoir à acquérir ne s'inscrit
pas directement dans la ligne des connaissances antérieures. Ces
dernières représentent le plus souvent un obstacle à
son intégration.
Une transformation radicale du réseau conceptuel est indispensable.
Ce qui implique des conditions supplémentaires. Premièrement,
l'apprenant doit se trouver en condition de dépasser l'édifice
constitué par les savoirs familiers, notamment il doit y trouver
un intérêt, c’est à dire du sens. Deuxièmement,
la conception initiale ne se transforme que si l'apprenant se trouve confronté
à un ensemble d'éléments convergents et redondants
qui rendent cette dernière difficile à gérer. Troisièmement,
l'apprenant ne peut élaborer un nouveau réseau conceptuel
qu'en reliant différemment les informations engrangées.
Il doit notamment s'appuyer sur des modèles organisateurs qui aident
à structurer les informations autrement. Sur ces plans, le modèle
allostérique décrit un système de paramètres
qui sont autant de facteurs limitants ; il propose par là un environnement
didactique facilitant (voir fig. 4).
Fig 4. Paramètres d’un environnement allostérique
En effet, il faut signaler à ce stade que les modèles constructivistes
paraissent plutôt frustes en matière d’éducation.
Apprendre regroupe un ensemble d’activités multiples, polyfonction-nelles
et pluricontextualisées. Apprendre mobilise plusieurs niveaux d’organisation
mentale, à première vue disparates, ainsi qu’un nombre
considérable de boucles de régulation. Vouloir tout expliquer
dans un même cadre théorique tient plutôt de la gageure.
Et cela d’autant plus, que les différents modèles
constructivistes ont été produits dans des domaines très
épurés. Par exemple, dans le cas d’apprentissage des
concepts scientifiques, tout ne dépend pas des structures cognitives
au sens où les a définies Piaget. Des sujets qui ont atteint
des niveaux d’abstraction très développés peuvent
raisonner sur des contenus nouveaux à l’égal de jeunes
enfants. Ce qui est en cause, ce n’est pas seulement un niveau opératoire,
mais ce que nous appelons une conception globale de la situation, c’est-à-dire
à la fois un type de questionnement, un cadre de références,
des signifiants, des réseaux sémantiques (y compris un méta-savoir
sur le contexte et sur l’apprendre), etc. Autant d’éléments
qui orientent la façon de penser et d’apprendre et sur lesquels
la théorie piagétienne reste muette.
De même, l’appropriation d’un savoir ne se réalise
pas seulement par une abstraction “réfléchissante”.
Pour des apprentissages scientifiques, cette dernière peut être
quelquefois déformante, le plus souvent mutante. Un nouvel élément
s’inscrit rarement dans la ligne des savoirs antérieurs.
Au contraire, ceux-ci représentent fréquemment un obstacle
à son intégration. Vouloir tout expliquer en termes “d’assimilation”
ou “d’accomodation” tient de la gageure. Il faut envisager
généralement une déconstruction simultanément
à toute nouvelle construction. Le savoir en place empêche
généralement toute assimilation d’information trop
distante. Dans le même temps, l’accomodation se heurte au
modèle mobilisé par l’apprenant. Il en résulte
des interférences pernicieuses qui entravent toute nouvelle élaboration
de savoir.
Pour qu’il y ait compréhension d'un modèle nouveau
ou mobilisation d’un concept par l’apprenant, l'ensemble de
sa structure mentale doit être transformée. Son cadre de
questionnement est complètement reformulé, sa grille de
références largement réélaborée. Ces
mécanismes ne sont jamais immédiats, ils passent par des
phases de conflits ou d’interférences. Tout est affaire d’approximation,
de concernation, de confrontation, de décontextualisation, d’interconnexion,
de rupture, d’alternance, d’émergence, de palier, de
recul et surtout de mobilisation.
Enfin et surtout parce qu’ils sont très limités, les
différents modèles constructivistes ne disent rien ou presque
sur le contexte social ou culturel des apprentissages. Ils ne permettent
pas d’inférer des situations ou des environnements favorisant
l’acte d’apprendre. Cela est normal, ce ne sont pas leurs
préoccupations initiales. Tout au plus avancent-ils l’idée
de “maturation” ou de “régulation”, sans
préciser les conditions de telles activités dans une pratique.
D’ailleurs, Vinh Bang est très réaliste sur le sujet.
Déjà en 1989, il notait avec regret qu’une “psychologie
de l’élève faisait encore défaut” . En
réalité, c’est toute la psychologie de l’apprendre
qui reste aujourd’hui à élaborer, mais est-ce encore
de la psychologie ?..
Le modèle allostérique
Notre modèle, et c’est sans doute pour cela qu’il rencontre
quelque succès chez les Anglo-Saxons, est donc très pragmatique.
Son projet n’est pas de produire un modèle supplémentaire
des processus cognitifs. Son but est de décoder, par rapport à
des savoirs particuliers, les conditions qui favorisent l’apprendre.
Il apparaît sous forme d’une entité de type systémique
et multistratifié, où sont mis en avant les boucles d’autorégulation
et les niveaux d’intégration. En effet, tout savoir maîtrisé
se situe tout à la fois dans le prolongement des acquis antérieurs
qui fournissent le cadre de questionnement, de référence
et de signification, et dans le même temps par rupture avec eux,
du moins par détour ou transformation du questionnement.
En fait, tout apprentissage réussi est un changement de conceptions
; ce qui n’est jamais un processus simple car il n’est pas
neutre pour l’apprenant. On peut même dire que c’est
un processus désagréable. La conception mobilisée
par celui qui apprend donne une signification à celui-ci et chaque
changement est perçu comme une menace. Il change le sens de nos
expériences passées. La conception de l’apprenant
telle que nous l’avons validée intervient dans le même
temps comme un intégrateur et comme une formidable résistance
à toute nouvelle information qui pourrait déséquilibrer
le système d’explications en place. De plus, l’apprenant
doit exercer un contrôle délibéré sur son activité
et sur les processus qui la régissent, et cela à différents
niveaux que nous tentons de répertorier.
Toute acquisition de connaissances procède d'activités complexes
d'élaboration d'un apprenant confrontant les informations nouvelles
et ses connaissances mobilisées et produisant de nouvelles significations
plus aptes à répondre aux interrogations ou aux enjeux qu’il
perçoit. Se constituent alors ce que nous appelons des “sites
conceptuels actifs”, sorte de structure d’interaction aux
rôles prépondérants dans l’organisation des
informations nouvelles et dans l’élaboration du nouveau réseau
conceptuel et sur lequel l’environnement didactique peut avoir prise.
Car, au delà de la description des stratégies cognitives,
nos travaux sont d’abord d’ordre didactique. Ils ont pour
projet de favoriser l’appropriation de savoirs à l’école
et hors de l’école. Or si seul l’apprenant peut apprendre,
il ne peut le faire seul. Entre l'apprenant et l'objet de la connaissance,
un système d'interrelations multiples doit s'installer. Celui-ci
n'est jamais spontané, la probabilité pour qu'un apprenant
puisse "découvrir" l'ensemble des éléments
pouvant transformer son questionnement ou favorisant les mises en réseaux
est pratiquement nulle. Par contre, ces approches peuvent être largement
favorisées par tout ce que nous appelons un "environnement",
mis à la disposition de l'apprenant.
Par exemple, au départ de tout apprentissage, il faut pouvoir introduire
une (ou plusieurs) dissonances qui perturbent le réseau cognitif
que constituent les conceptions mobilisées. Cette dissonance crée
une tension qui rompt ou déplace le fragile équilibre que
le cerveau a réalisé. Seule cette dissonance peut faire
progresser .
Dans le même temps, l’apprenant doit se trouver confronté
à un certain nombre d'éléments significatifs (documentations,
expérimentations, argumentations) et à un certain nombre
de formalismes restreints (symbolismes, graphes, schémas ou modèles)
pouvant être intégrés dans sa démarche. On
peut ajouter qu'une nouvelle formulation du savoir ne se substitue à
l'ancienne que si l'apprenant y trouve un intérêt et apprend
à la faire fonctionner. A ces étapes également, de
nouvelles confrontations à des situations adaptées, à
des informations sélectionnées s’avèrent rentables.
Pour chacune d’elles, nos micro-modèles sont autant d’outils
pour décoder les contraintes et prévoir les situations,
les activités ou les interventions favorisant l’apprentissage.
Au travers de l’apprentissage allostérique, de nouvelles
fonctions pour l’enseignant ont été ainsi corroborées.
Son importance ne se situe plus dans son discours ou dans ses démonstrations
a priori, l’efficience de son action se place toujours dans un contexte
d’interactions avec les stratégies d’apprentissage
de l’apprenant. Notamment, les régulations qu’il peut
introduire dans l’acte d’apprendre : ses capacités
pour concerner, pour fournir des repères, pour partager des aides
à la conceptualisation ou pour donner du sens au savoir, s’avèrent
premières.
Pour en savoir plus
A. GIORDAN et G. DE VECCHI, Les origines du savoir, Delachaux, 1987.
G. DE VECCHI et A. GIORDAN, L'enseignement scientifique, comment faire
pour que "ça marche" ? Z'Editions, 1989.
A. GIORDAN, Y. GIRAULT et P. CLEMENT,Conceptions et connaissance, Peter
Lang, 1994
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Faire naître chez l'apprenant une activité élaboratrice
sur un tel sujet n’est pas simple. Les élèves ont
l’impression de connaître, "la plante se nourrit dans
le sol" et ils sont peu motivés pour en savoir plus. Diverses
situations peuvent l’interpeller avec succès : plantes sans
sol, cultures hydroponiques, plantes de forêts tropicales aériennes,
lentilles, misères dans verre. Il faut signaler l’importance
de la maîtrise, au préalable ou en parallèle chez
l’apprenant, d’un certain niveau d'attitude et de démarche.
Cela facilite le questionnement et une prise de recul par rapport aux
phénomènes. Chaque fois une réelle confrontation
est indispensable (confrontations élève-réalité,
confrontations élève-élève) pour qu'il puisse
expliciter sa pensée dans le cadre de travaux de groupe. De plus,
divers travaux doivent l'amener à glaner un ensemble de données
nouvelles pour enrichir son expérience par rapport à la
question en jeu. Ils doivent le conduire à tester sa pensée
par le biais d’observations ou d’expériences (variations
des divers facteurs expérimentaux : lumière, température,
concentration en CO2, sel minéraux, etc.). Ils doivent l'entraîner
à prendre du recul par rapport à ses évidences, le
plus souvent à reformuler le problème (que veut dire se
nourrir ?) ou/et à envisager d'autres relations (relation nourriture-énergie).
La nécessité d'arguments divers est primordiale en la matière,
l’enseignant ne doit jamais se contenter d’un seul, présenté
rapidement. De plus, tous ces éléments doivent être
adéquats par rapport au cadre de références de l’élève,
sinon, il les élude.
Pour les élèves maîtrisant bien la démarche
scientifique, l’approche peut être facilitée par des
confrontations élève-informations dans le cadre d’un
travail documentaire (cultures sur sols divers, interactions de facteurs,
rôle des engrais, de l’humus, du fumier). Toutes ces activités
de confrontations doivent convaincre l'apprenant que ses conceptions ne
sont pas adéquates ou sont incomplètes par rapport au problème
traité, et éventuellement que d’autres sont plus opérationnelles.
Ensuite, l'apprenant doit avoir accès à un certain formalisme
en tant qu'aide à la réflexion. Ce formalisme peut prendre
des formes très diverses (schématisation, modélisation).
Il doit être aussi facilement manipulable pour organiser les nouvelles
données ou pour produire une nouvelle structuration du savoir (en
tant que points d'ancrage). L'introduction d’un modèle global
peut servir de "noyau dur" pour fédérer les informations
au fur et à mesure.
Ce modèle peut être à compartiment. Certains modèles
partiels doivent être envisagés de façon complémentaire
pour préciser chacun des point (rôle de la lumière,
des chloroplastes, respiration par rapport à photosynthèse,
transduction d’énergie). Chaque fois, ils devront être
adaptés au cadre de compréhension de l’élève.
Enfin il faut ajouter que, pour que le concept de photosynthèse
soit réellement opératoire, il est nécessaire de
procurer à l'apprenant des situations où il pourra mobiliser
son nouveau savoir et en tester l'opérationnalité et les
limites (activités de cultures, chaînes trophiques).
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Fig. 5 : Utilisation du modèle allostérique
à propos du concept de photosynthèse
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