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Autobiographie
(écrite
à la demande de la Revue Française de pédagogie
en 1995)
Décrire son propre parcours, même sur le plan de ses
activités de recherche, tient à la fois de la mégalomanie,
de la contradiction et du paradoxe. Mais tout chercheur qui veut
faire (re)connaître ses idées doit toujours posséder
une certaine dose de mégalo...: il est beaucoup plus difficile
de diffuser ses idées que de les élaborer ; sans cela
son parcours se trouve bloqué et ce dernier doit se réfugier
dans quelques obscures fonctions administratives de type Doyen ou
Président d Université.
Pour répondre à la commande de Jean Hassenforder,
nous ferons donc avec (celle-là) et exploiterons de préférence
les deux autres compères (la contradiction et le paradoxe)
; elles nous paraissent comme deux approches porteuses pour affronter
les défis en cours. La méthode que nous nous appliquerons..,
ou plutôt la méthode que je m appliquerai -autant
ne pas hésiter à s impliquer- est une méthode
que j emploie dans mes recherches, elle se nomme : analyse
de situation réussie . Elle consiste à élaborer
l inventaire des paramètres qui facilitent un apprendre
et à disposer ces derniers en perspective. Puis-je me l auto-appliquer
? L hypothèse que je formule est que devenir professeur
d université à Genève et aujourd hui
président de la Section des Sciences de l éducation
dans des circonstances plus que défavorables, au travers
de détours surprenants, voire cocasses comme on le verra,
peut être considéré si ce n est comme
un succès intrinsèque ou social, du moins comme une
réussite en éducation !
Le choix de la présentation pour ce texte est celui d une
histoire de vie comme méthode clinique , propre
aux spécialistes d éducation des adultes (C.
Josso 1993). Les trajets de formation, il y en a plusieurs, seront
questionnés et accompagnés à partir d un
travail sur la demande de formation et sur le rapport au savoir
de l apprenant. Pour tout dire, cette approche chronologique
m arrange plutôt dans le cadre linéaire d une
présentation écrite. Toutefois au travers de ce récit,
surgiront un certain nombre de points forts qui au travers de leurs
interactions forment la trame du réseau d idées,
certains diraient du réseau paradigmatique
qui fonde ma pensée et ma pratique. A titre de repères,
citons en prenant appui toujours sur nos deux idées compères
:
- l exploitation des situations de vie, à commencer
par celles qui sont nettement défavorables,
- l articulation de façon interactive de pratiques
avec des analyses théoriques,
- le souci constant de prendre appui sur des cadres contraignants
pour en sortir au plus vite, que ceux-ci soient disciplinaires (priorité
à la transversalité des idées) ou nationaux
(travaux dans des cadres nationaux ou internationaux divers),
- la responsabilisation d un auteur dans le cadre d une
communauté d individus constituant une masse critique
suffisante,
- la volonté de mener à terme un projet, bien qu approximatif,
en tant que plus par rapport à une situation
en cours frustrante,
- l intérêt de produire des idées neuves,
mais de les évaluer (en éducation, ce souci est fortement
motivé par le manque d appropriation de celles-ci au
monde et aux publics),
- l importance à mes yeux de l éducation,
bien qu élément de conditionnement social, comme
facteur de diminution de la dépendance individuelle,
- la volonté d introduire en éducation un optimum
de rigueur scientifique, sans tomber dans une objectivité
stricte plus exploitable au niveau d une pratique,
- la spécificité de la recherche en éducation
au travers d outils pouvant appartenir à de multiples
disciplines.
1.
Tout commence par un échec
Ma carrière professionnelle en éducation résulte
d un échec. Oui ! Un échec plutôt dramatique...
Depuis deux générations, ma famille était entièrement
dévouée au chemin de fer. En ce début de siècle,
c était une tradition dans les familles paysannes de
l arrière -pays niçois. Quand l un des
enfants quittait la terre pour une administration d une Côte
en plein boum touristique, tous les autres, frères,
oncles, cousins et neveux, suivaient dans la même voie.
Or, j ai échoué lamentablement au concours d entrée
à la SNCF..., j avais 14 ans ; j eus zéro
à la dictée. Certes, c était une dictée
un peu spéciale, faite à très grande vitesse,
le soir, après toutes les autres épreuves, pour constituer
une sélection qui paraissait adéquate. Mais je m accorde
pas la moindre excuse, je n étais pas une lumière
en classe , comme disaient mes professeurs. Plutôt cancre
en français et en anglais ; à boucler le dimanche
ou encore ferait mieux d aller à la pêche
comme l écrivait avec énervement mon directeur
du Cours Complémentaire Risso sur mes cahier de notes.
Après quelques péripéties, sur les insistances
de ma mère qui est allée jusqu à implorer
en pleurs les professeurs pour qu il me garde ,
j ai pu obtenir une année supplémentaire pour
tenter à nouveau ma chance au concours d entrée
à la SNCF. En tant que redoublant, je fus alors mis dans
la prestigieuse classe de 3ème A , comme on
l appelait, la classe des meilleurs élèves ,
celle qui ouvrait directement sur le concours d entrée
à l Ecole Normale d Instituteurs. L Ecole
Normale était alors l école rêvée
pour tout enfant de famille ouvrière. Financièrement,
les études étaient pris en charge ; les élèves
étaient d ailleurs internes et un pécule compensait
les divers frais scolaires supplémentaires.
Cette année là, je ne fis que quatre fautes trois
quart en dictée, cinq fautes étaient alors éliminatoires
; quelques bonnes notes en mathématiques, en grammaire me
firent intégrer cette institution inespérée.
J ai connu ainsi dans ma propre expérience, et cela
est un apport irremplaçable pour un chercheur en éducation,
les difficultés d apprendre. J ai même
rencontré les affres d être un mauvais élève,
celui qu on met au premier rang et qu on suspecte tout
le temps. J avais comme souvent dans ce cas là quelques
excuses . De par mon milieu d origine, je n avais
pas eu jusque là accès à la culture reconnue
à l école. Plusieurs anecdotes significatives
restent dans ma mémoire, elles prennent sens aujourd hui.
En rédaction, j eus à rendre un devoir sur mes
états d âmes après la visite d un
musée de peinture , or je n avais jamais visité
le moindre musée... Une autre fois, j eus à
décrire son roman préféré .
Je n avais lu que deux livres, les bibliothèques je
ne connaissais pas : un sur la grande oeuvre colonisatrice de la
France, un autre sur Napoléon !..
De plus, comment entrer dans les règles du jeu scolaire ?
On ne me les avait jamais données, ou peut-être me
les avait-on données dans des termes que je ne pouvais comprendre.
Dès lors, dans les commentaires de texte, je me croyais obligé
d encenser le bien-fondé des grands auteurs. Mes enseignants
m avaient-ils dit un jour que ces brillants littérateurs
pouvaient prêter flancs à quelques critiques, et que
c était là justement le jeu... Je crains plutôt
le contraire, les données les plus importantes ne sont jamais
présentées à l école, en raison
de leur évidence... pour celui qui sait. Comment aurais-je
pu découvrir que la farce était encore dans la forme
et pas seulement dans le contenu ?...
De cette époque, autres expériences de premier ordre
pour un chercheur en éducation, il me reste également
:
- la découverte de l ennui à l école
: une suite de cours sans intérêt où l on
passe son temps à recopier inutilement un livre parce que
l enseignant nouvellement promu dans un Cours Complémentaire
ne maîtrise pas le savoir à enseigner ; une pauvreté
de présentation parce qu on envisage l apprendre
seulement à travers un programme découpé en
chapitres et présenté de façon frontale ;
- la non-signification de certaines disciplines dans mon présent
d élève et même pour mon futur, du moins
tel que je le concevais. Par exemple, mon manque d intérêt
pour l anglais était très caractéristique
: personne ne m avait convaincu de ses apports potentiels
dans un monde ouvert sur l extérieur. Déjà,
le français était pour moi une langue étrangère
que je maîtrisais mal. Et puis le discours dominant de l école
était encore celui d une France au centre du monde.
De l anglais, que pouvais-je bien en faire?(!)2. La découverte
du métier d enseignant
La réussite au concours de l Ecole Normale était
un soulagement pour tout le monde. Pour ma famille, j allais
acquérir un métier stable et estimé .
Pour moi, mon statut fut radicalement changé : de cancre,
je devenais le petit génie du quartier , celui
qui allait être désormais tout le temps valorisé.
Les premières années d Ecole Normale se passèrent
moyennement, il suffisait de suivre sans mal. L ambiance potache
était excellente, elle permettait de supporter des cours
tout aussi théoriques et ennuyeux, comme ceux d agriculture,
les conférences sur le métier ou encore les lectures
du Code Soleil qui réglementait la vie de l instituteur.
Il est vrai que nous avions des professeurs plus chevronnés
avec une forte personnalité.
L Ecole Normale m a ainsi permis de faire connaissance
sur le tas avec le métier d enseignant et avec les
enfants. Constamment, nous devions vivre dans des écoles
et animer des patronages obligatoires, nous devions participer à
des stages de moniteurs de colonie de vacances, nous devions gravir
tous les échelons des multiples brevets d animation
sportive. Rien ne nous était épargné, pas même
la traditionnelle chorale qui heureusement se passait à l Ecole
Normale de filles.
L année de Terminales, par contre, fut horrible. Un
nouveau directeur fut nommé pour remettre un peu d ordre
dans la boutique . Dans cette tâche, il y mit
beaucoup de zèle et enleva du même coup les à-côtés
qui rendaient le pensum scolaire supportable. Heureusement le programme
était plus attrayant : plus de français mais de la
philosophie, donc une certaine réflexion plus significative
à mes yeux, moins d anatomie et plus de physiologie,
etc. et surtout plus de responsabilités. Je réussis
mon bac convenablement et même j obtins une bourse pour
devenir professeur d Enseignement Général Court
(PEGC disait-on).
J avais le choix entre plusieurs branches : sciences, histoire-géographie
et éducation physique. La solution fut immédiate :
pas question de continuer en histoire-géographie, je n étais
pas bon en français ; pas question de continuer en éducation
physique qui m attirait beaucoup, il fallait être interne
trois années encore. Je fis donc des sciences ; c est
ce qu on appelle la vocation...
Cette bourse permettait une année en Faculté que je
survolais sans difficulté. J avais enfin compris comment
travailler et comment faire plaisir aux professeurs,
dés lors comment réussir aux examens; de plus, au
loin toutes les disciplines classiques qui m handicapaient.
Je passais alors outre aux injonctions du Directeur l Ecole
Normale qui ne désirait pas voir partir ses meilleurs éléments
: je décidais de présenter le concours de l IPES
(Institut Pédagogique pour l Enseignement Secondaire)
que je réussis dans la foulée. L IPES n avait
d institut que de nom, l intérêt était
qu il donnait droit à une autre bourse pour finir une
licence et ensuite présenter le concours du CAPES (Certificat
d Aptitude pour l enseignement secondaire) qui ouvrait
la voie au professorat de lycée ou de collège.
Je réussis successivement les divers certificats de la licence
avec brio. Avec la maîtrise des règles régissant
les études, tout devenait facile. Je fis même
parallèlement deux licences puis deux maîtrises et
quelques certificats supplémentaires. Je me trouvais même
avec du temps d avance que je consacrais à un Troisième
cycle. Un système le permettait, il se nommait : DES ,
le diplôme d études supérieures, il était
le premier pas de tout chercheur. Pour moi, faire de la recherche
était plutôt une consécration, enfin je participais
au travail d élaboration du savoir, avant de me consacrer
entièrement au métier d enseignant. Faire de
la recherche en éducation n était pas encore
une idée partagée ! Elle ne l est d ailleurs
toujours pas...
A mes dépens, je découvrais que la recherche scientifique
était plutôt éloignée de l image
mythique que les livres et les émissions de télévision
entretiennent auprès du grand public. Mes premières
tâches furent les mêmes que celles de tout apprenti
: on commence par balayer le laboratoire... ou presque. Pour moi,
c était la plonge, je me devais d entretenir
des aquariums. J étais tombé dans un laboratoire
de physiologie qui travaillait sur les flux d eau et d ions
à travers les membranes ; notre animal de laboratoire était
le poisson rouge (!), et pas question de faire autre chose.
Quant aux expériences espérées,
rien de très savant à première vue : des opérations
répétitives où nous enregistrions des mixions
de poissons rouges, le tout agrémenté d un travail
fastidieux de statistiques et de lectures insipides ; aucune grande
perspective, une vrai langue de bois pour initiés, au ras
des pâquerettes puisque les neuf dixièmes portent sur
la mise au point de techniques. Et puis que de pertes de temps à
attendre que ces petits animaux veuillent bien réagir. Moi
! qui venais juste de sortir des grands débats d idées,
ou plutôt des grandes utopies de mai 68.
2.
Mes recherches sur le poisson rouge
Une telle approche enlève rapidement certaine illusion sur
les milieux de la recherche. J aurais d ailleurs tout
laissé tomber, et ce troisième cycle, et la recherche,
si je n avais rencontré opportunément trois
personnalités. Elles m ont aidé à tenir
le coup. Pas seulement, elles m ont beaucoup marqué,
pour la suite.
D abord, Brahim Lahlou, mon véritable patron
comme on dit aussi dans la recherche, une personne très exigeante,
mais qui savait -il le fait toujours très bien- faire partager
les contraintes, sans les imposer. Il détourna immédiatement
mes illusions vers d autres horizons. Chance supplémentaire,
il possédait une très grande culture. Ses prises de
recul, ses mises en relations, très inattendues, étaient
quelque chose de neuf pour moi. Chez aucun de mes enseignants, je
n avais jamais rencontré une telle approche. Son érudition
était particulière. Il n était pas le
spécialiste d un domaine, il rattachait toujours les
moindre détails, sur lesquels nous travaillions mécaniquement,
à des questions fondamentales. Progressivement et patiemment,
il me fit partager une vision plus riche de la biologie, tout en
m apprenant à limiter un sujet et à trouver
l information adéquate.
Autre puit de sciences, Jean Maetz était le grand directeur
du Laboratoire et l âme de toute l équipe
; travailleur acharné et infatigable, il suivait tout au
plus près. C était lui qui avait exporté ,
comme il se plaisait à le dire, son groupe à Villefranche
dans un ancien bagne. En peu de temps, il sut regrouper autour de
lui une masse critique de chercheurs et fit du laboratoire un lieu
de réputation internationale, la référence
du domaine, le lieu où il fallait avoir travaillé.
D emblée, je me trouvais propulsé au sein d une
des équipes les plus dynamiques de la physiologie contemporaine.
Jean Maetz avait alors une assistante qui m impressionnait
beaucoup : Nicole Mayer était son bras séculier. Plutôt
un théoricien, les questions pratiques l ennuyaient
passablement. A son contact, j appris très vite que
dans la recherche comme en cuisine : les trucs , les
coups de main prennent une grande place, ils sont
même déterminants.
Ce cocktail de personnalités, l ambiance plein-travail
et mi-conviviale d une équipe très jeune, fit
que progressivement je me pris au jeu. Et les premiers résultats
aidant, je décidais de poursuivre l aventure... Une
question préoccupait alors les chercheurs : comment se fait-il
que l intérieur du poisson restait stable, quelque
soit les conditions où se dernier se trouve vivre ? En effet,
les analyses de sang de poissons, plongés dans des eaux de
salinités différentes, montraient que la concentration
en sels dans le sang ne bougeait pas. De même, si on lui injectait
un liquide très peu salé, le poisson rouge reprenait
son volume initial en quelques heures. Entre temps, ses urines avaient
augmenté.
L organisme du poisson, symbole du kitsch et du ringard n était
donc pas du genre simplet. Le bijoux vivant , comme
le nomment les chinois, s avère être sensible...
aux variations de l environnement Quand son milieu varie brutalement,
il se débrouille pour rester pratiquement stable. En terme
plus scientifique, l idée était qu il
devait exister un servomécanisme qui régulait
automatiquement la quantité d eau et de sels ,
comme l écrivait Maetz, dans les rapports du Laboratoire.
Une nouvelle approche, la cybernétique, développée
par l américain Wiener dans les années cinquante,
fournissait quelques outils pour approfondir cette hypothèse.
Elle popularisait notamment le désormais célèbre
feed-back , c est à dire l idée
qu il peut exister une rétroaction.
Ce principe est très simple, pourtant il change complètement
la perception du monde. Tout ne dépend pas seulement de la
cause initiale. Le résultat d une action peut rétroagir
sur le mécanisme qui l a engendré. Dans le cas
du vivant, cela paraissait un peu plus compliqué mais la
perspective restait inchangée. Un centre régulateur,
généralement une glande comme l hypophyse, reçoit
des afférences sensorielles -de nature nerveuse ou chimique-
qui le renseignent sur l un des paramètres du milieu
intérieur -volume, pression artérielle, pression osmotique
ou composition chimique. Cette évolution est détectée
par un récepteur sensible aux variations de ce paramètre.
Le centre régulateur grâce à des afférences
-essentiellement des hormones ou messagers chimiques- commande la
modulation d un organe effecteur qui par les variations de
l absorption ou de l excrétion, produira le rétablissement
de l équilibre perturbé .
Telle était alors l hypothèse générale,
encore fallait-il la corroborer. Un physiologiste américain,
Homer Smith, avait proposé un début de modèle
sur la régulation des sels minéraux. Mais sur l eau,
point de données ou si peu. En particulier qui contrôle
ce liquide ? L hypophyse joue-t-elle ce rôle, comme
on le supposait par ailleurs ? Si oui, quels sont ses messagers
? Existe-t-il d autres glandes participant à cette
régulation. Il fallait se mettre au travail. Première
chose à faire, supprimer l hypophyse ; ensuite injecter
ses hormones et analyser les perturbations. Facile à écrire
dans les livres, pas aisé à réaliser. Ce n est
pas gros un poisson rouge et l hypophyse est très bien
protégée. Une rencontre, celle de Brahim Lahlou avec
Grace Pickford, allait le permettre. Cette chercheuse, de Yale University
à New-Haven dans le Connecticut, avait déjà
tenté l opération chez un autre poisson plat,
le Fundulus. Par analogie, Brahim Lahlou, toujours très méticuleux,
la réussira sur notre animal, et de maître à
élève, j appris à mon tour tous les secrets
de l hypophysectomie sur poisson...
C est ainsi que je devins progressivement le spécialiste
des échanges d eau chez le poisson rouge (! ) et que
je finis par ébaucher la régulation de l eau
chez ce dernier. Par là, j apportais ma modeste contribution
à la compréhension du rein et du rôle d une
hormone, la vasopressine, chez l homme.
Peut-être vous demandez-vous pourquoi je m appesantis
sur ces recherches en sciences. D une part, je demeure toujours
malgré mes travaux actuels un physiologiste. Notamment, j ai
repris quelques travaux à la paillasse lors
de mon dernier sabbatique et je continue parallèlement à
faire des synthèses sur la physiologie de la régulation
ou à écrire des textes de vulgarisation sur la biologie.
Cela me permet un recul certain et fondamental par rapport à
mes préoccupations immédiates, il m évite
de me passionner pour certains psychodrames spécifiques à
un milieu de recherche. D autre part, ces investigations m ont
décomplexé, à la fois par rapport à
une vision trop expérimentaliste ou trop statististe de la
recherche. Elles m ont fait entrer de plein pied dans l étude
des mécanismes autorégulés qui conduisent tout
droit aux approches systémiques de la complexité,
approches dont l éducation a tant besoin en ce moment.
3. L éducation, le retour
Le Troisième Cycle en Sciences fini, je ne me voyais très
mal continuer toute ma vie sur ces braves poissons, je revenais
l éducation ; le partage du savoir , me
semblait être une piste d occupation plus utile
socialement. Je pris donc prétexte de quelques difficultés
administratives à obtenir une bourse de doctorat d Etat
et j entrais au CPR (Centre Pédagogique Régional)
qui n avait également de Centre que le nom. Il convenait
seulement de suivre et de répéter les pratiques d enseignants-modèles,
lors de trois stages dans trois établissements privilégiés
: les trois grands lycées de Nice. Aucune réflexion
sur les contenus, sur l enseignement, encore moins sur les
élèves, n était envisagée. Ce
qui m amena avec quelques autres condisciples à contester
cette formation, à mettre sur pied d autres activités
en parallèle, notamment un stage à l école
Freinet de Vence, puis à entreprendre des études de
psychologie et de sciences de l éducation. Un point
me préoccupait, il paraissait totalement saugrenue à
mes conseillers pédagogiques : comment les élèves
apprennent ?..
J interrompis ces dernières pour me consacrer une année
entière à l Agrégation de Biologie que
je préparais à l Ecole Normale Supérieure
de la Rue d Ulm. Cela me fit découvrir Paris, une grande
école avec une tradition et un monde rempli de possibilités.
Sur les études elles-mêmes : rien à signaler
; ce ne fut que du temps perdu pour obtenir ce prestigieux passeport.
Je fus nommé l année suivante dans un Collège
de la banlieue parisienne, et promu automatiquement agrégé
suite à ma réussite brillante au concours, ce qui
était une première pour ce collège de banlieue.
J assumai mes premières classes en m essayant
à instiller du Freinet dans un programme classique.
Je ne voulais en aucune manière ennuyer les élèves
comme je m étais ennuyé en classe. Dans le même
temps, et de façon totalement empirique, j essayai
de repérer les façons d apprendre et de comprendre
des élèves, ainsi que leurs obstacles, en discutant
longuement avec eux.
Les résultats furent surprenants, au de-là de mes
espérances, surtout auprès des élèves
dit difficiles , et bien sûr en difficulté ;
ces derniers se découvraient avoir des compétences
non reconnues. Pour répondre à leurs immenses attentes,
un club scientifique fut organisé en complément. Ils
pouvaient y construire du matériel expérimental à
partir d éléments de récupération,
y faire des maquettes, même y élever des animaux et
faire de petites investigations sur des questions liés à
leur quotidien. Certains élèves y passèrent
un nombre d heures considérables, aux récréations
et surtout le soir ou le week-end.
En peu de temps, ce club fut connu de tous dans l établissement
et même des alentours. Mélangeant un minimum d autoritarisme,
pas question de se faire déborder par les élèves ,
avec beaucoup d autogestion, chacun avait une responsabilité
précise à assumer après une discussion de toutes
les tâches, je n eus aucune difficulté avec les
élèves. Bien au contraire, je crois que c est
l expérience la plus complète et la plus satisfaisante
que j ai pu mener à bien. Par contre, j eus de
sérieux problèmes avec l administration, elle
me reprochait ma trop grande confiance : le premier prétexte
qu on m objecta fut de ne pas faire monter les élèves
en rang, ensuite de passer trop de temps dans le Collège
(!), de m occuper d élèves qui
n étaient pas les miens , etc...
La venue d un inspecteur par surprise ne tarda pas. Ma note
pédagogique fut immédiatement abaissée, sanction
jugée comme considérable, mais il ne pouvait faire
à moins pour répondre aux griefs d une administration
dépassée par le succès du club. Discrètement,
cet inspecteur me donna un conseil fort utile pour la suite : ce
que vous faites sort des habitudes de l établissement...,
vous n êtes pas toujours conforme au programme..., allez
cependant voir à l INRDP (Institut National de Recherche
et de Documentation Pédagogique, il deviendra INRP, Institut
National de Recherches Pédagogiques, par la suite), vos travaux
les intéresseront sûrement .
L année suivante, j étais nommé
au Lycée Carnot à Paris et engagé comme professeur-chercheur
par Victor Host à l INRDP. Victor Host, sous la direction
de Louis Legrand, démarrait des innovations pédagogiques
en sciences avec une série d établissements
expérimentaux dans toute la France. Mes idées et mes
activités dans les classes correspondaient pleinement à
leurs projets et à leurs visions théoriques. Ils me
considérèrent tout de suite comme leur locomotive
et progressivement me laissèrent prendre de plus en plus
de responsabilités.
Le premier travail que j entrepris dans ce cadre fut de promouvoir
la démarche expérimentale en classe, démarche
que j opposais alors aux connaissances très anecdotiques
sur lesquelles se centrait alors cette discipline. Un premier pamphlet,
cosigné avec Jean Pierre Astolfi et Guy Rumelhard parut en
1972 dans la Revue de l APBG (Association des Professeurs
de Biologie). Il créa quelques remous dans la profession,
il proposait : Pourquoi l autonomie des élèves
en biologie ?... Ce qui me valut d être inspecté
plusieurs fois, et chaque fois, sous des prétextes divers,
je vis ma note pédagogique baisser d un point.
L idée de ces premières investigations était
de valider un travail de praticien créateur de propositions
pédagogiques par une démarche d analyse réflexive
et d objectivation des impacts de ces pratiques. Mon projet
était complètement de type recherche-action, il s agissait
de dépasser trois tendances de l époque -ne
le sont-elles pas encore ?- en matière d enseignement
:
- le discours classique reposant sur la simple application d une
norme révélée, ou au mieux, fruit d une
simple confrontation d idées a priori,
- la version mouvement d innovation pédagogique prônant
l innovation pour l innovation, sans garde-fou type
évaluation et sans théorisation,
- et la version psychopédagogique, notamment piagétienne,
l éducation découlant automatiquement de la
simples applications de théories psychologiques.
A partir d une analyse de la situation d enseignement,
mes innovations se devaient de prendre appui sur une évaluation
des acquis des élèves et sur une comparaison avec
les méthodes habituelles. Pour tenter de convaincre, j essayais
déjà de faire entrer un optimum d observations
sur ce qui se passait réellement en classe,
en lieu et place des discussions sur ce que l enseignant croyait
faire. Autre hypothèse, il me semblait toujours prioritaire
de mieux connaître les comportements, les raisonnements des
élèves pour mieux enseigner. Ce n est que dans
un second temps que je me préoccuperai des représentations,
au sens strict, des élèves.
Pour mener à bien ce travail, et toujours pour tendre vers
une première prise de recul, je commençais à
introduire des enregistrements (magnétophoniques puis magnétoscopiques)
dans mes classes, ensuite des observateurs extérieurs : c étaient
d autres enseignants ou des psychologues comme Anne Vérin.
Je m associais également à l équipe
Richard, et pendant une année complète je fus épié
dans mes moindre faires et dires par Annick Weil-Barais, Evelyne
Cauzinille, Jacques Friemel et Jacques Mathieu.
Le regard de psychologues professionnels me paraissaient intuitivement
important, ils rencontraient cependant beaucoup de difficultés.
Rien n était évident pour eux, habitués
aux pratiques expérimentales strictes ; comment approcher
les multiples paramètres qui interféraient dans la
situation pédagogique ?
En 1974, sensible aux problèmes écologiques dont on
commençait à prendre conscience, je situai en complément
mes travaux sur l enseignement de la biologie dans une perspective
interdisciplinaire. Déjà, je ne voyais pas de solution
éducative à l intérieur d une seule
discipline et je lançai un projet sur l éducation
relative à l environnement. Il devint l une des
principales recherches pilote du premier programme de l UNESCO
et du PNUE (Programme des Nations Unies sur l Environnement).
Pendant de temps, tout en continuant à travailler à
plein temps au lycée Carnot et à réfléchir
empiriquement sur ma pratique, j entrepris plusieurs cursus
dans des domaines extrêmement variés, par plaisir du
savoir et pour compléter ma propre formation. Je fis ainsi
tour à tour une Licence et une Maîtrise de Sciences
de l Education et une licence de Psychologie, puis une demi-licence
de philosophie pour m inscrire à un DEA d Histoire
des Sciences. En parallèle, je suivais de multiples Unités
de Valeurs en communication, en sociologie, en théâtre,
en musique, en arts plastiques. Avec le recul, je crois que pendant
quatre années de 1972 à 1976, je devins un boulimique...
de culture que je découvrais. Bien sûr, je privilégiais
ce qui paraissait neuf et porteur, la dynamique de groupe, la pédagogie
non-verbale, l analyse institutionnelle, etc.. Je profitais
d une expérience unique, une université expérimentale,
celle de Vincennes.
Je pus ainsi confronter mes idées éducatives avec
celles de Lobrot, Lapassade, Isambert-Jamati, Ardoino, Dumazedier,
Avanzini, Krametz et Hameline en pédagogie, mais également
Lyotard en philosophie de l art, Lacan en psychanalyse, tout
en complétant ma formation scientifique sur les plans historique,
philosophique et épistémologique au contact de Jacques
Roger, Mirko Grmek, Suzanne Bachelard et Georges Canguilhem. Cependant,
c est avec deux enseignants très ouverts mais plus
classiques, Georges Snyders, le philopédagogue de la joie
à l école et René Heller, un physiologiste
reconnu internationalement que je soutenais une thèse dans
le cadre d une codirection, très difficile à
faire admettre sur le plan administratif aux Universités
de Paris V (Sorbonne) et de Paris VII (Jussieu). Canguilhem et Host
complétèrent le jury de thèse.
Le thème était l enseignement de la démarche
expérimentale en sciences, un livre suivit dans la Collection
de Guy Avanzini, il fut reçu comme un souffle nouveau
dans la recherche en éducation, son titre : Une pédagogie
pour les sciences expérimentales (1978). Il eut un succès
plus grand, du moins en librairie, hors de France, notamment en
Suisse, en Belgique, au Québec ; de même en Italie,
en Espagne et en Allemagne où il fut traduit .
Dans le prolongement de cette thèse, je mettais sur pied
toujours sous le regard bienveillant de Victor Host et de Louis
Legrand une recherche sur les apprentissages qui fut acceptée
et financée, grande innovation à l INRP, par
la DGRST puis le CNRS. Pour la petite histoire, on peut rencontrer
dans l équipe que j ai coordonnée sur
ce plan, les noms de Jean Piere Astolfi, Michel Develay, Gérard
De Vecchi, Gabriel Gohau, Jean Louis Martinand, Guy Rumelhard et
Jean Veslin, autant de personnalités qui vont marquer d une
manière ou d une autre la recherche pédagogique
contemporaine.
Cette recherche présentait un pas nouveau, il s agissait
cette fois d entreprendre des études plus systématiques
sur les processus d apprentissage dans un domaine : un concept
(respiration, photosynthèse, chaleur, électricité,
etc.) ou lors d une démarche (démarche expérimentale,
documentation, etc.). A la simple intuition des premières
études, se substituent cette fois des hypothèses discutées,
et une problématique formulée au préalable,
en parallèle avec une analyse du contenu enseigné.
Une méthodologie est également définie, elle
rompt radicalement à la fois avec les recherches psychologiques
et avec les simples observations de classe. Il s agit de catégoriser
par des indicateurs spécifiques les actes d apprendre
et d enseigner, au travers d une multiplicité
de méthodes (entretiens, questionnaires, observations de
classe, observations standardisées). Les résultats
se veulent être cependant une aide à la décision
et des instruments pour la formation des enseignants, un modèle
pédagogique en découle.
De cette recherche et du travail avec l équipe Richard
vont naître les Journées sur l éducation
scientifique, aujourd hui connues sous le nom de Journées
de Chamonix. Dans un domaine qui n avait pas encore d histoire,
où les résultats n étaient ni confrontés,
ni capitalisés, leur but était de créer une
communauté d innovateurs et de chercheurs ; toutefois
le projet n était pas corporatiste, il l est
resté. La première année, les 54 participants
sont français et s intéressent uniquement à
l enseignement primaire ou secondaire. Par la suite, des enseignants
de divers pays rejoindront ces rencontres annuelles, puis se sera
le tour des médiateurs, des journalistes, des muséologues,
des concepteurs, des formateurs d ingénieurs, de techniciens
ou de médecins, ainsi que des décideurs, des responsables
de la communication dans des entreprises.
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