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Interview Sciences et Vie - mars 2005

Toute ressemblance avec une situation actuelle ou passée est purement fortuite...

 

 

 

Recherche scientifique et maîtrise de l’information

L’étudiant qui se présente à l’Université, frais émoulu de la maturité ou du baccalauréat, imagine le laboratoire comme un endroit suréquipé de microscopes, d’accélérateurs et autres appareils sophistiqués. Et dans ce lieu préservé, il envisage une équipe en parfaite communion intellectuelle qui expérimente à longueur de journée, oubliant le temps et l’extérieur, puissamment motivée par des découvertes en cascade.
La réalité est sensiblement autre. Une simple visite dans un centre de recherche lui fait découvrir une réalité largement différente. Même en excluant le temps passé à trouver des crédits, à participer à des multiples commissions en tout genre et à enseigner, 90 % du temps restant est dévoré par des tâches non expérimentales.
On évalue en moyenne à 150 heures, le temps passé en manipulation proprement dite pour 1350 heures consacrées à des activités de documentation, de discussion ou de rédaction (estimation annuelle). Ce travail extra-expérimental, considéré à tort comme secondaire par les épistémologistes des sciences ou par les chercheurs, fait pourtant partie, de la démarche scientifique.
En effet, il ne suffit pas d’élaborer un nouveau savoir, pour que les faits s’imposent d’eux-mêmes. Encore faut-il les faire connaître, les valoriser et convaincre la communauté scientifique de l’originalité et de la rationalité de la démarche. Trouver les meilleurs arguments, concrétiser ses concepts, imposer ses idées, exigent un apprentissage méthodique, qui est rarement proposé dans les cursus universitaires. Peu de scientifiques y ont d’ailleurs réfléchi ; tout est encore affaire d’habitude, de flair ou d’inspiration.
Mais avant de trouver il faut ... chercher. Or chercher n’est jamais évident, il ne suffit pas d’attendre l’inspiration ou l’idée de génie. La découverte due au hasard et qui détermine la notoriété du savant, fait partie du folklore scientifique. Une recherche se situe par rapport à des antécédents et se prépare à travers diverses investigations.
Tout travail de recherche s’enracine dans un domaine que le spécialiste doit maîtriser. Pour produire du nouveau, il faut avoir fait le bilan du savoir antérieur, avec la conscience des limites, des contraintes et de la solidité des concepts en place, ceux qui font consensus dans la communauté scientifique. Il faut également maîtriser les domaines connexes, parfois des savoirs éloignés, se révéler apte à faire des rapprochements et à manipuler des modèles. L’hypothèse fructueuse naîtra souvent d’une combinaison originale de savoirs établis.
Dans la pratique quotidienne de la “paillasse” -de la recherche, en jargon de laboratoire-, il faut pouvoir étayer ses idées, les faire évoluer en fonction des résultats obtenus, les confirmer ou les modifier. Cela suppose d’être au courant des nouvelles pistes à exploiter, des technologies en développement. N’existe-t-il pas une technique plus fine de dosage ? N’y aurait-il pas un micro-organisme plus facile à domestiquer ? Un nouveau modèle animal ne serait-il pas plus performant pour tester la résistance à certains virus ? Une nouvelle enzyme n’aurait-elle pas une vitesse de réaction plus rapide ? Tel médicament ne serait-il pas plus pharmacodynamique sur les malades atteints de troubles particuliers ? Etc.
Même les étapes historiques de la démarche peuvent se révéler intéressantes et il arrive que des hypothèses abandonnées puis réactualisées, servent à ressourcer et relancer une recherche.
On voit ainsi que le travail du scientifique n’est pas uniquement expérimental. Auparavant, il doit se constituer une culture sans faille. Pour cela, il doit établir une bibliographie du domaine spécialisé qu’il étudie, sans négliger de l’enrichir par des références sur les sujets voisins. Le chercheur passe de longues heures à lire des articles, à rechercher les périodiques ou les ouvrages pertinents pour le traitement de son thème de recherche.
Certains pourront trouver fastidieux ces moments consacrés à la connaissance et à la réflexion, mais il est impossible d’y échapper. Des questions se posent alors : Comment trouver les documents utiles ? Doit-on tout lire ? Où s’adresser ? N’existe-t-il pas des méthodes pour ne pas perdre trop de temps à travers les millions de pages imprimées chaque année ? Comment retrouver son centre d’intérêt ?
Quand et comment consulter les livres de synthèse, les rapports de recherche, les notes, les fiches techniques ou les notices de matériels, les prépublications diffusées plus rapidement mais de façon plus restreinte que les documents parus, les archives… ?
L’évolution des nouvelles technologies documentaires lui sera-t-elle d’une grande aide ? Qu’en est-il des réseaux d’information ? Les banques de données vont-elles faire le travail à la place du demandeur d’information scientifique ?
Aujourd’hui, le jeune chercheur est perdu au milieu de documents de toutes sortes, diffusés par des moyens renouvelés. Le nombre de références bibliographiques devient incommensurable, la quantité de journaux spécialisés s’accroît. Comment ne pas se sentir submergé ?
Comment l’étudiant va-t-il réussir sa plongée dans la masse documentaire ? Il est fort probable que sa scolarité précédente ne l’y a pas préparé. Sait-il se servir d’un dictionnaire spécialisé, d’une faune, d’un répertoire de données ? Pense-t-il à consulter ces catégories particulières d’ouvrages ? Allons plus loin... connaît-il leur existence ? Sait-il faire la différence entre un document primaire et secondaire, un ouvrage de référence ou de vulgarisation ? Sait-il consulter un fichier de bibliothèque ou rédiger une référence bibliographique ?
Connaît-il les banques de données et les centres serveurs ? A-t-il entendu parler des microfilms, des CD-ROM (Compact disc read only Memory), des vidéodisques ?
Nos observations montrent qu’il n’en est rien. L’étudiant pense rarement à utiliser un index, une table des matières ou un lexique.
En fait, il espère toujours découvrir par hasard, avec le minimum d’efforts l’information qui traitera de la question demandée. Combien de fois ne nous demande-t-on pas un livre sur le sujet d’un cours qui a exigé des mois de compilations et de synthèses !
Et s’il tombe sur le document espéré, dans quelles conditions va-t-il l’appréhender ? Souvent, il va le feuilleter distraitement, un œil sur la télé ou les oreilles vers la HI-FI quand elles ne sont pas bloquées par les casques d’un baladeur. Il envisagera de produire un résumé en prenant quelques notes décousues sur un papier. Puis, il égarera le document et comme il n’a pas noté la référence, il sera incapable de reconstituer le titre de l’article, du périodique, la date de parution sans parler de nom de l’auteur ou de la pagination.
Cette situation n’est hélas pas caricaturale ! C’est d’ailleurs notre système d’enseignement qui est en cause plus que l’étudiant lui-même. On met trop l’accent sur une fausse rigueur et sur des recettes en négligeant les savoir-faire qui pourtant feront la différence au sein d’un laboratoire ou d’une entreprise.
D’où le projet d’une recherche que nous avons entreprise dans le cadre d’une collaboration entre le LDES de l’université de Genève et l’université de Nice : proposer des outils pour permettre aux étudiants et aux jeunes chercheurs de maîtriser l’information.
Le résultat : un premier livre publié par les éditions Delachaux et Niestlé et intitulé Maitriser l’information scientifique et médicale (de 228 pages) où l’on trouve une série de conseils sur de multiples points. D’autres suivront pour faire le tour des questions évoquées ci-dessus.
D’abord, identifier un document pertinent, c’est-à-dire “utile” pour le travail projeté, n’est pas une fin en soi. Encore faut-il savoir l’utiliser ! La tendance spontanée est une lecture exhaustive et linéaire : l’étudiant avale l’article du début jusqu’à la fin et il se demande combien de temps il devra passer sur un livre de plusieurs centaines de pages. S’il lit sans prendre de notes, son attention se relâche et il risque de passer à côté des informations utiles. S’il prend des notes, il a tendance à perdre de vue l’idée générale, ne sait pas trier et accumule des détails inutiles.
Un document se visite comme une exposition, on prend connaissance des lieux et on repère ce qui est digne d’attention. Ainsi, il faut comprendre la structure d’un document et son organisation avant de rechercher l’information utile. Il existe des aides pour ce repérage : résumé, introduction, conclusion, intertitres, illustrations pour un article, table des matières, index, glossaire… pour un livre.
Ensuite, en “vrac” que retirer d’une lecture même conduite avec discernement ? Comment reconnaître les idées principales des idées secondaires ? Comment réaliser un résumé analytique qui représente un bon équilibre entre une sous-information frustrante ou une sur-information dommageable.
Comment ne pas se sentir submergé ? Comment trouver les documents utiles ? Doit-il tout lire ? Où s'adresser ? N'existe-t-il pas des méthodes pour ne pas perdre trop de temps à travers les millions de pages imprimées chaque année ? Comment résumer un livre, un article ? Comment faire surgir les idées importantes ? Quand et comment consulter les livres de synthèse, les rapports de recherche, les notes, les fiches techniques ou les notices de matériels, les prépublications, les archives ? ...
Comment choisir un périodique scientifique ? Comment apprendre à être un utilisateur efficace ? Comment s’y retrouver dans les rubriques régulières ou irrégulières ? Identifier les articles de fond, les dossiers, les nouvelles, les informations techniques ou pratiques ?
Enfin, comment trouver le livre adapté à ses besoins et à son niveau de connaissances ? Comment identifier un ouvrage ? Quelles sont ses particularités et sont-elles différentes de celles d’un article ? Comment reconnaître ses différentes parties et quelles sont leurs fonctions ? Est-il possible d’enregistrer un ouvrage identifié pour y revenir par la suite ? Et surtout, comment rédiger sa propre bibliographie ?
Voilà déjà un beau programme qui s'adresse aux étudiants et aux jeunes chercheurs, sans exclure les chercheurs plus confirmés, les enseignants ou les curieux qui pourront y trouver une aide ou des idées pour améliorer leur pratique.


André GIORDAN et Michèle FEBVRE