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Interview Sciences et Vie - mars 2005

Toute ressemblance avec une situation actuelle ou passée est purement fortuite...

 

 

 

Toute ressemblance avec une situation actuelle ou passée est purement fortuite...


En tant qu’enseignant du cycle d’approfondissement dans le nouvel Etat du Ecnarf en Extrême-Orient, que faire avec le “soi-disant” nouveau projet de programme sur les sciences et la technologie à l’école primaire ?
Déjà qu’en dire ?... Peut-il m’éclairer pour ma classe ? Mais d’abord... vais-je le lire ?.. Encore 16 pages d’une littérature pas très engageante. On dirait du Catherine M, le message en moins. Avec le programme de maths., après ceux de français et d’histoire,... quel pensum une fois de plus !..
On ne peut pas dire que l’introduction soit très alléchante, voire stimulante. On me ressasse toujours les quelques mêmes lieux communs, cent fois déjà lus, sur l’intérêt des sciences et de la technologie à l’école. La “justesse d’une observation”, “l’exactitude d’un raisonnement”... et bien sûr sa contribution indispensable “à la formation des élèves à l’école primaire”. Pourquoi on me dit toujours les mêmes choses ?..
Ce que je constate dans mon expérience professionnelle est bien différent : c’est la cruelle perte de curiosité des enfants de la maternelle au cycle 3... Je ne suis pas sûr qu’un tel programme soit apte à s’y attaquer. Je pense plutôt qu’il risque d’aggraver la situation...
Ah cette introduction !.. Elle a dû être très difficile à rédiger. Le groupe d’experts a dû s’y reprendre à plusieurs fois. A moins qu’ils n’aient eu beaucoup de discussions entre eux. Les ruptures de tons sont bien nombreuses dans le texte ! La version publiée est très différente des précédentes...
Et pourquoi n’y a-t-il pas grand chose sur la démarche technologique et ses particularités par rapport à la démarche scientifique. Le projet de la technologie est bien différent de celui des sciences. C’est cela qui est riche pour les élèves, et on ne m’en dit pas un mot. La technologie est d’ailleurs au singulier, y en aurait-il qu’une seule ?.. Le groupe d’experts la considèrerait-il toujours comme une simple application des sciences. C’est plutôt simpliste... Sans doute, les experts technologues ont-ils été évincés ou se sont-ils fatigués plus tôt ?
Bon passons... Déjà, des questions me viennent à l’esprit : en quoi ce programme est-il un approfondissement des cycles précédents ? En quoi est-il un nouveau programme ? Peut-être ces questions arrivent-elles trop tôt ? La suite va peut-être me le dire ?..
Tiens ! Le point 2. ne me parle plus du projet éducatif. Il prêtant me donner des conseils sur la pédagogie. Il y en a pour trois pages... Est-ce à dire que le groupe d’experts me considère pas assez bien formé. Mais alors qu’attendent-ils pour me préparer une “bonne” formation ou des outils de formation plutôt que cette prose insipide qu’on peut lire partout ?... A moins qu’ils ne pensent que je ne veux pas lire...
Surprenante d’ailleurs cette deuxième partie !.. On me dit tout ce qui est à la mode sur ce qui s’écrit sur la pédagogie des sciences et en même temps son... contraire. Fallait-il faire plaisir à deux écoles de pensée ? Aux novateurs... puisqu’il est écrit que “l’enseignement des sciences et de la technologie doit permettre aux élèves de participer à la construction de leur propre savoir” -bien que ce ne soit plus très neuf et largement contesté-. On me conseille “le travail de groupe”. Et on me rabâche que toute “cette démarche s’articule autour du questionnement des élèves sur le monde réel” : “il (le maître) doit mettre à profit leur curiosité et satisfaire celle-ci”... .
Mais les anciens ne sont pas passés à la trappe pour autant. Dans les mêmes paragraphes, on me dit également que le maître doit “guider sa classe”, il doit notamment “guider l’attention des élèves”. C’est même écrit en premier de peur que je n’aille pas jusqu’au bout !
Un peu plus loin, il est encore écrit : “La pédagogie engage les élèves”. L’enseignant que je suis “doit mettre en oeuvre la stratégie et le matériel pour que la classe se l’approprie”. “Il conduit sa classe à sélectionner les questions...
Le texte est même redondant pour que je comprenne bien : “le questionnement des élèves (est) suscité et guidé par le maître”. De toute façon, “les questions des élèves ne peuvent être le seul point de départ”!
Alors qu’est ce que je fais ?.. Sérieusement, je leur impose de se questionner sur commande ou je les laisse se questionner 5 minutes et ensuite, je leur pose mon questionnement. Le bon, le seul “vrai”, celui qui me permet de suivre le contenu proposé au point 3.
Oui ! parce qu’il y a toujours un point 3. Le point sérieux, les contenus que je “dois” enseigner... Mais d’ailleurs est-ce que je dois tout faire ? Rien ne me le dit. Oui ! on m’explique bien qu’il y a des points en italique qui “désignent des champs du savoir qui peuvent, de façon, optionnelle, servir de support à des activités d’investigation. Il ne leur correspond pas de connaissances et de compétences exigibles : le référentiel de fin de cycle 3 ne se rapporte qu’à des éléments figurant dans les parties rédigées en caractères romains.”
Mais pour le reste, il y a quand même 8 parties et 25 fiches à voir. Tiens, presque autant que de semaines... Ce n’est pas par hasard qu’il y ait 25 fiches. Est-ce que ça veut dire que dans une semaine, à propos des “états et des changements d'état”, il s’agira de faire étudier à la fois la solidification, la fusion, l’ébullition, sans oublier... l’évaporation et la condensation dont on ne sait pas trop quel est le message... pour “sur l’exemple de l’eau” faire passer “les caractéristiques des principaux états de la matière”.
Mais je rêve !.. Comment faire comprendre que “l’eau ne disparaît pas (ou n’apparaît pas)”, et cela en 10 petites minutes de classe... J’ai fait mon compte, je n’ai pas plus si je veux aborder tous les points de cette seule partie. J’espère que les membres du groupe d’experts ont au moins déjà essayé avec des enfants de cet âge ! Et ils vont me dire comment faire en si peu de temps à travers une démarche expérimentale... J’attends avec anxiété leur fiche.
Ce n’est pas tout... En prime dans la même partie, on me propose encore d’aborder “l’état gazeux !”, heureusement limité à l’eau. Mais pas facile non plus ave des élèves qui ne savent toujours pas ce qu’est un gaz... ou que la vapeur d’eau, c’est aussi de l’eau ! Cela voudrait-il dire que ces experts ne connaissent pas bien ce qu’est un élève et ses conceptions !.. Surtout qu’il faut que je leur fasse éviter la confusion “avec la buée ou le brouillard qui appartiennent à l'état liquide”.
A la fin de la séance, ils veulent en plus que mes 26 élèves soient “capable de :
- mettre en évidence que le mélange intime de glace et d'eau à l'état liquide est à zéro degré (0°C).
- montrer expérimentalement que la masse se conserve au cours de cette transformation.”
- “mettre en évidence qu'à l'air libre et dans les conditions usuelles l'eau bout à une température fixe, voisine de cent degrés (100°C) et que la valeur de celle-ci n'est affectée ni par la durée du chauffage ni par la puissance de la source”.
Et l’on me conseille de travailler éventuellement les facteurs agissant sur la vitesse d'évaporation pour que les élèves soient :
- “capable de faire subir expérimentalement une succession de transformations à une quantité d'eau donnée.
- capable de déterminer expérimentalement les facteurs qui agissent sur la vitesse d'évaporation.
Il me précise même que cette “étude expérimentale n'a pas à se limiter aux facteurs qui influencent cette vitesse (température, aire de la surface libre, aération), mais doit aussi prendre en compte ceux qui ne l'affectent pas (quantité d'eau).” Ah bon !
Heureusement “l'influence de substances dissoutes sur les changements d'état de l'eau ne fait pas partie du programme de l'école”. Ouf !.. Mais je peux toutefois s’il me reste un peu de temps “aborder de manière simplifiée la raison pour laquelle on dépose du sel l'hiver sur les routes : l'eau salée peut rester liquide pour des températures de l'environnement inférieures à 0°C.”
Tout cela en une ou 2 séances !!!!
Ce sont vraiment des drôles, ces experts du Ministère de l’éducation de l’Etat du Ecnarf en Extrême-Orient... Ils ont passé leurs diplômes d’école où ?..
On peut pas dire que la suite du programme soit plus joyeuse !.. Les choix proposés pour “l’unité et la diversité du vivant” ne sont pas vraiment ce qu’il y a de plus jouissif ! C’est vraiment bête d’aborder des points comme la “croissance discontinue et saisonnière des arbres sous climat tempéré”... Les enfants sont portés naturellement vers les animaux et les plantes. Si je leur fais faire cela, je crains qu’ils soient dégoûtés des sciences pour longtemps.
Heureusement, il y a de l’environnement au programme... et de la santé et du corps humain ensuite. Mais c’est là où je ne vois pas en quoi, c’est vraiment nouveau ?..
De l’environnement, il n’y a que le nom. Derrière, ca me rappelle la traditionnelle “étude du milieu” telle qu’on la pratiquait au début de ma carrière dans les années... 70 !.. Les grands problèmes actuels, ni dans la biosphère, ni sur le plan local ne sont pris en compte. Les spécificités de cet enseignement, à commencer par l’analyse systémique qui fait toujours cruellement défaut dans l’enseignement ne sont même pas envisagées. Peut-être qu’ils ne la connaissent pas non plus ! Et je ne parle pas de la pragmatique.
Le corps humain, lui, reprend la physiologie rébarbative de la même période avec la sacrée trilogie habituelle : respiration, locomotion et digestion,... Comme si le corps se limitait à cela ! A l’IUFM, on enseigne pourtant qu’il ne sert à rien d’enseigner la “tuyauterie” de la digestion. De multiples recherches didactiques l’ont démontré. C’est vrai, ce sont des travaux européens, effectués si loin de mon pays. Et voilà qu’on me propose encore comme si de rien n’était : “On rend compte du trajet et des transformations des aliments dans le tube digestif ; transformés en petits éléments capables de traverser la paroi du tube digestif, ils sont emportés dans tous les organes du corps dont ils permettent le fonctionnement.”
Quant à la Santé, je ne vois toujours pas en quoi c’est de la santé ce qu’on me propose... ou alors c’est toujours les leçons vieillottes d’hygiène qu’ils veulent me faire faire ! Et je ne préfère pas parler de la Sexualité !.. On se croirait là revenu aux années cinquante !
Ah ! j’oubliais la partie technologie... ou plutôt “le monde construit par l’homme”... On me propose d’appréhender un environnement dans lequel les objets techniques sont omniprésents.” Très bien... mais en travaillant sur les sempiternels circuits électriques et les... leviers ! Vive la technologie moderne ! Comment montrer ensuite leur “importance dans l’environnement quotidien, de façon à susciter un réinvestissement dans la vie courante des connaissances acquises à l’école”...
Heureusement, il me reste l’informatique si j’ai la chance que l’on m’équipe d’ici là avec plus d’un appareil dans ma classe. Car il faut que mes 26 élèves acquièrent l’ :
- ”utilisation raisonnée d'un ordinateur et de quelques logiciels (traitement de texte, tableur, navigateur, logiciel de messagerie, logiciels spécifiques à l'école primaire) “;
- “approche des principales fonctions des micro-ordinateurs (entrée, traitement, sortie, mémorisation de l'information, communication).
Un vrai programme complet en soi à raison d’une journée par semaine au moins pour boucler le tout !
Mais au fait ! Si je fais toutes ces parties du programme, comment je vais permettre à mes élèves d’accorder “toute sa place à l’erreur” ? Ca m’est pourtant recommandé vivement... Comment je vais donner un “rôle moteur en autorisant les essais qui ne débouchent pas immédiatement sur la solution mais remettent en question les idées initiales ?”... Il faudrait savoir.
Bon ! Je vais continuer à faire comme j’ai toujours fait. J’attendrai la prochaine réforme. Bientôt, il y a les élections dans mon pays. Il y aura certainement un nouveau ministre... Il ne me fera plus faire des sciences pour elles-mêmes. Peut-être celui-ci sera-t-il plus sensible aux enjeux de notre société et au nouveau regard que peut permettre un autre enseignement des sciences pour les jeunes. De toute façon l’inspecteur, il y comprend encore moins que moi à tous ces points pour spécialistes et... il me dira rien. Je suis parmi les quelques rares 9% d’enseignants qui font des sciences à l’école. Il peut être content !..
Propos recueillis auprès d’un enseignant du nouvel Etat du Ecnarf confronté à un supposé “nouveau” programme de sciences par le Prof E. Pistémo, membre du Laboratoire de Didactique et Epistémologie des Sciences à l’Université de Genève, dirigé par André Giordan, Professeur de physiologie et épistémologie et ancien instituteur.